Entretien avec AZAOUA Alhassane, expert en décentralisation et renforcement de capacité

« Le Bénin est pour moi, le bon élève de la décentralisation »

AZAOUA Alhassane, expert en décentralisation et renforcement des capacités

AZAOUA Alhassane, est un expert en décentralisation et renforcement de capacité. De nationalité nigérienne, il est de passage au Bénin dans le cadre d’une étude de capitalisation des outils et bonnes pratiques en matière de la décentralisation dans l’espace UEMOA. L’atelier qui se penchera sur ladite étude commanditée par la GIZ avec les réseaux des centres de formation dans l’espace UEMOA, s’ouvre ce matin à l’hôtel du lac de Cotonou. Dans cet entretien AZAOUA Alhassane, parle du processus de la décentralisation en cours dans les pays africains, la mutualisation des outils dans l’espace UEMOA, la question des transferts de compétence, des résultats attendus de l’atelier régional de capitalisation des outils et bonnes pratiques d’appui au renforcement des capacités et accompagnement des acteurs de la décentralisation en Afrique de l’Ouest.

Djakpata : Monsieur AZAOUA Alhassane, vous êtes au Bénin dans le cadre d’une étude de capitalisation des outils et bonnes pratiques en matière de la décentralisation dans l’espace UEMOA. De quoi s’agit-il véritablement ? AZAOUA Alhassane : Vous savez, depuis les années 90, dans la plupart des pays de l’UEMOA, on a assisté à des conférences nationales qui capitalisent cette démocratisation intégrale qui laisse clairement le choix aux pays africains, d’aller vers une décentralisation plus poussée pour permettre aux populations à la base de dire clairement leur opinion et aussi surtout, pour assurer le développement à la base. Or depuis, on a constaté une certaine cacophonie en matière d’appui à la décentralisation tant du point de vue financier que du point de vue ressources humaines. Et c’est depuis ces années, (il ya cinq ou six ans), que certains pays ont choisi l’option d’harmonisation de ces outils. Donc notre étude vise à dire au lieu que nos pays de manière individuel, brillent isolement, répliquent des outils expérimentés déjà ailleurs. Parce qu’il faut bien se demander si dans nos pays, il n’est pas nécessaire d’insérer la vitalisation de ces outils pour permettre de faire une économie d’échelle. Ce qui se fait fait au Bénin par exemple, sera répliqué au Niger et au Mali, parce que nous sommes dans les directives uniques de l’UEMOA, où avons un cadre harmonisé en terme législatif. Il est intéressant en matière d’information d’aller aussi dans ce sens.

Pensez-vous que dans une Afrique où les intérêts sont divergents, et où chacun veut affirmer son leadership, il est possible de parvenir à cette harmonisation en matière de politique de développement tel que vous le dites ?

L’avantage, c’est que nous sommes dans un espace qui aujourd’hui en Afrique est l’espace le plus développé en matière d’intégration et d’harmonisation. Il s’agit de l’espace UEMOA. Aujourd’hui, nous avons une monnaie unique, nous avons aussi le cadre harmonisé en finance publique. Aucun pays ne va à l’encontre d’une directive déjà inscrite dans l’espace UEMOA. En matière de passation de marchés, nous avons des directives communes et nous avons les mêmes textes qui gouvernent les passations de marchés à Cotonou, à Niamey à Ouagadougou ou à Bamako ; ça c’est un domaine qui est facile à harmoniser parce que nous sommes dans le domaine de l’intelligence et de la formation. Or, la formation va au delà des frontières. Aujourd’hui, on parle de mondialisation en termes de connaissance. Donc, il est important que nos pays comprennent qu’en matière de ressources humaines et surtout, pour cette nouveauté de décentralisation, il y a intérêt à avoir un cercle commun.

En tant qu’expert, quelle stratégie avez-vous utilisé pour parvenir à cette étape de la mutualisation des outils en décentralisation dans l’espace UEMOA ?

Actuellement, nous sommes en train de collecter les outils et les premières tendances montrent qu’on est dans la photographie unique. Vous avez juste les mêmes modules au Niger, au Burkina et c’est peut-être la question contextuelle en termes de présentation du concept d’évolution de la décentralisation qui différencie. Mais le contenu est presque le même. Or au lieu de reprendre le même contenu, on veut arriver demain à un canevas unique. Il faut dire qu’il ya une directive ou un canevas clair pour élaborer un module à Niamey, un module à Ouagadougou ou à Cotonou. Ce qui va changer, c’est peut être le contexte local. Par exemple, une commune de Parakou a peut être des spécificités que Malanville qui est plus proche de Gaya. Ce sont ces spécificités qui sont d’ailleurs minimes qui peuvent changer. Mais le cadre réglementaire, le cadre macro en termes d’ingénierie de la formation reste le même. Donc, il y a une possibilité pour nous de dire qu’à la fin de l’étude, nous allons faire des recommandations pour arriver à un cercle unique en termes d’élaboration de modules de mise en cohérence des outils et en termes de formation des formateurs.

Mais qui va en payer le coût ?

Cette politique nous permet plutôt de minimiser les coûts. Si aujourd’hui vous avez un même canevas de modules qui s’est fait dans un autre pays, c’est peut être deux ou trois phrases que vous allez changer. Il n’y a plus de coût. Vous gagnez en terme d’expertise, vous gagnez en échelle du temps temporel parce qu’au lieu de mettre dix ou quinze jours à élaborer un module, vous l’élaborez cette fois ci en trois jours, pour le simple fait que vous avez déjà une base. Alors que si vous n’aviez rien, vous partez du néant, vous mettrez autant de temps a élaborer les concepts, autant de temps à les valider, autant de temps pour les harmoniser. Alors que si nous avons acceptons un canevas unique au niveau sous régional, il suffit de prendre deux ou trois jours pour l’harmoniser. Donc les coûts s’amoindrissent. Et voyez l’avantage qu’il y a à aller vers cette harmonisation. La décentralisation africaine surtout dans l’espace UEMOA, en gagne du temps parce que aujourd’hui nous sommes la seule région qui ait un conseil de collectivités territoriales ; on est la seule région où on tend vers une harmonisation d’un réseau de centre de formation ; nous sommes la seule région où les pays individuellement ont marqué très fort la politique de la décentralisation comme axe constitutionnel fort ; nous sommes la seule région où dans beaucoup de pays, la question des transferts de compétences est devenu une réalité.

Dans vos études quels sont les obstacles au processus de décentralisation dans nos pays que vous avez notés ?

L’un des axes forts, c’est qu’on a une politisation très forte du développement local. Il y a des barrières de parti qui doivent être revues et une fois revues, on doit mettre entre parenthèses ces clivages politiques pour dire que nous sommes dans le développement. Or le développement dépasse les socles des divergences d’ordre politique. Il est dans la question de l’émergence de l’économie locale, donc il doit être au service de la population et non de la politique. De même, dans certains pays européens, on tend vers la professionnalisation de la fonction du maire. Or, l’un des éléments de la décentralisation en Afrique aujourd’hui, c’est le taux élevé d’analphabétisme des élus. Donc, il est intéressant que cette question de la formation joue pleinement son rôle en amenant les élus à comprendre par la formation leur rôle et leur mission et aller vers une bonne gouvernance locale des deniers publics. Il ne faut pas que les éléments de la corruption se retrouvent à la base et pour éviter cela, l’axe le plus fort c’est la formation.

Est-ce donc une opportunité pour notre pays le Bénin, d’avoir un centre de formation pour les acteurs de l’administration locale ?

Une des missions du Centre de Formation en Administration Locale (CEFAL) au Bénin, c’est d’arriver à l’harmonisation des outils. Vous savez que, avant l’arrivée de ce centre, chaque ONG, chaque acteur, chaque consultant était ce que nous appelons les charlatans de la formation. Or l’avantage du centre est qu’on a un cadre, un dispositif que l’Etat a décidé de mettre en place de manière souveraine pour que tous les outils soient harmonisés. Si je suis un consultant indépendant, si je suis une ONG, si je suis un partenaire technique et financier, je ne peux pas faire de la formation avec mes propres outils. C’est dans le cadre unique que je dois aller prendre mes outils validés qui disent que nous sommes d’accord avec les messages qui vont y être véhiculés. Et l’autre avantage est qu’on fédère toutes les compétences en terme de formation et demain, nous serons capables d’avoir une formation de qualité, une formation profil emploi, une formation qui liée nécessairement aux qualités dévolues aux collectivités locales. Actuellement, nous sommes en train d’animer le centre avec un groupe d’experts pour arriver à l’élaboration des curricula et aussi, à définir un cadre et élaborer un document de financement de la formation qui permettra au CEFAL qui est l’un des tous derniers de la sous- région à capitaliser les erreurs des autres pour pouvoir avancer.

Ce lundi 10 Décembre, se tient à l’hôtel du lac de Cotonou, l’atelier régional de capitalisation des outils et bonnes pratiques d’appui au renforcement des capacités et accompagnement des acteurs de la décentralisation en Afrique de l’Ouest. Situez-nous un peu sur ses assises.

Vous savez que l’étude dont je vous parlais tantôt porte sur l’ensemble des pays de l’UEMOA. Et l’avantage est que l’un des premiers axes de cet atelier sous régional, est la restitution de cette étude et sa validation par l’ensemble des acteurs des espaces qui ont été visités. Et nous allons présenter aussi une démarche qui nous permet de dire que tels outils ou telle démarche est une bonne pratique qu’il faut répliquer dans beaucoup de pays en terme de recommandations. Le deuxième axe est que la GIZ vote pour un programme sous régional. Donc elle va aussi faire la planification de son programme sous régional ici à Cotonou. Mais le point le plus fort, est surtout cette validation qui nous concerne et c’est la validation de l’éthique sur la capitalisation des outils et une bonne pratique en matière de formation des acteurs de la décentralisation en Afrique de l’Ouest en particulier pour les pays de l’UEMOA.

A la fin de cet atelier d’envergure qu’est-ce qui va changer fondamentalement ?

Au cours de l’atelier, on pense arriver à la mutualisation des moyens et ouvrir le socle pour combattre l’ennemi de la non communication d’un pays à un autre par rapport aux outils développés. Nous aurons un panel d’expertise sous régionale, qui aura pour rôle de dire tout simplement, vérifions si tel ou tel outil a suivi une démarche scientifique, une démarche cohérente en matière d’ingénierie de la formation pour être répliquée à une formation, particulièrement pour les acteurs des collectivités locales. Et c’est ça l’intérêt de cet atelier

Parlez-nous du transfert des compétences et de l’expérience du Niger !

Le Niger est à la première année de mandature de collectivités, or le Bénin est à sa dixième année presque de sa décentralisation ; le Sénégal est à sa vingtième année ; le Burkina est en train d’aller à sa deuxième ou troisième génération de décentralisation, la même chose au Mali. Ainsi chaque pays tirera des leçons des transferts de compétences de l’autre. Or on ne peut pas faire la décentralisation sans transferts de compétences. Il n’y aura jamais une bonne décentralisation tant qu’il n’y a pas une maitrise d’ouvrage des collectivités territoriales. Ce que fait l’Etat si bien aujourd’hui, il le fera très bien s’il transfère toutes ces charges aux collectivités.

Actuellement au Bénin, c’est le ministre de la décentralisation qui à travers l’initiative de Dogbo, défend le transfert des ressources aux communes. Il est d’ailleurs appuyé par le Chef de l’Etat lui-même qui prend le devant des opérations en regroupant les populations autour des projets de reconstruction de leurs localités. Qu’en pensez-vous ?

Le Bénin est peut être pour moi, le bon élève de la décentralisation depuis trois, quatre et même cinq ans. On constate une forte évolution, puisqu’il y a eu d’abord la mise en place du Fonds d’Appui au Développement des Communes (FADEC), la Commission Nationale des Finances locales (CONAFIL) pour assurer le financement de la formation. Il y a eu la mise en place d’un certain nombre de transferts de compétences suivi par des actes concrets. Aujourd’hui, c’est la mise en place d’un dispositif de renforcement des capacités dont les trois socles de la décentralisation sont réunis, c’est-à-dire, un dispositif de financement national avec la participation de l’Etat et des partenaires. Le deuxième socle est le transfert des compétences aux collectivités territoriales et le troisième, c’est la question du renforcement de capacités et de la formation des ressources humaines. Et nous pensons qu’il y a volonté politique claire de l’Etat du Bénin à avancer vers la question de la décentralisation. Et je constate que depuis un peu plus d’un an, l’arrivée du ministre Raphaël EDOU et la création du ministère de la décentralisation, les choses bougent de façon positive. Il faut les en féliciter et espérer demain que beaucoup d’autres pays de l’UEMOA viendront prendre exemple sur ce qui se passe au Bénin

Avez-vous un dernier appel à lancer à l’endroit des acteurs de la décentralisation ? Je pense que la décentralisation doit être un moyen pour permettre aux populations de nos Etats d’avoir accès à des services publics de qualité. Il faut que la décentralisation ne soit plus utilisée comme un outil au service des individus. Elle doit être un outil au service de la communauté. Et quand on s’engage en politique particulièrement pour la décentralisation, il faut se dire qu’on est au service de la population et non au service de la personne. C’est en ce sens que la décentralisation deviendra pour moi, un axe fort et la question des renforcements de capacités doit être pour moi, le socle essentiel pour asseoir la décentralisation la plus sereine en Afrique.